Les 3 Singes

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La sagesse

Ô vous, qui passez comme l’ombre 
Par ce triste vallon des pleurs, 
Passagers sur ce globe sombre, 
Hommes! mes frères en douleurs, 
Ecoutez : voici vers Solime 
Un son de la harpe sublime 
Qui charmait l’écho du Thabor : 
Sion en frémit sous sa cendre, 
Et le vieux palmier croit entendre 
La voix du vieillard de Ségor! 

Insensé le mortel qui pense! 
Toute pensée est une erreur. 
Vivez, et mourez en silence; 
Car la parole est au Seigneur! 
Il sait pourquoi flottent les mondes; 
Il sait pourquoi coulent les ondes, 
Pourquoi les cieux pendent sur nous, 
Pourquoi le jour brille et s’efface, 
Pourquoi l’homme soupire et passe : 
Et vous, mortels, que savez-vous? 

Asseyez-vous près des fontaines, 
Tandis qu’agitant les rameaux, 
Du midi les tièdes haleines 
Font flotter l’ombre sur les eaux : 
Au doux murmure de leurs ondes 
Exprimez vos grappes fécondes 
Où rougit l’heureuse liqueur; 
Et de main en main sous vos treilles 
Passez-vous ces coupes vermeilles 
Pleines de l’ivresse du coeur. 

Ainsi qu’on choisit une rose 
Dans les guirlandes de Sârons, 
Choisissez une vierge éclose 
Parmi les lis de vos vallons! 
Enivrez-vous de son haleine; 
 


Ecartez ses tresses d’ébène, 
Goûtez les fruits de sa beauté. 
Vivez, aimez, c’est la sagesse : 
Hors le plaisir et la tendresse, 
Tout est mensonge et vanité! 

Comme un lis penché par la pluie 
Courbe ses rameaux éplorés, 
Si la main du Seigneur vous plie, 
Baissez votre tête, et pleurez. 
Une larme à ses pieds versée 
Luit plus que la perle enchâssée 
Dans son tabernacle immortel ; 
Et le coeur blessé qui soupire 
Rend un son plus doux que la lyre 
Sous les colonnes de l’autel! 

Les astres roulent en silence 
Sans savoir les routes des cieux; 
Le Jourdain vers l’abîme immense 
Poursuit son cours mystérieux; 
L’aquilon, d’une aile rapide, 
Sans savoir où l’instinct le guide, 
S’élance et court sur vos sillons; 
Les feuilles que l’hiver entasse, 
Sans savoir où le vent les chasse, 
Volent en pâles tourbillons! 

Et vous, pourquoi d’un soin stérile 
Empoisonner vos jours bornés? 
Le jour présent vaut mieux que mille 
Des siècles qui ne sont pas nés. 
Passez, passez, ombres légères, 
Allez où sont allés vos pères, 
Dormir auprès de vos aïeux. 
De ce lit où la mort sommeille, 
On dit qu’un jour elle s’éveille 
Comme l’aurore dans les cieux !

  • Alphonse de Lamartine (1790-1868)

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